Yuval Noah Harari: "Un virus numérique représente un danger bien plus grand qu’un virus biologique"
Techsense team I 11:22 am, 18th October
Dans une interview accordée à La Repubblica, l’historien israélien expose les risques d’un monopole des géants du web. "Si les inégalités résidaient autrefois dans les possessions foncières, elles résident aujourd’hui dans les big datas."
Quel genre de monde nous attend après la pandémie de covid ? Pourquoi un autre virus, non biologique, risque-t-il de faire encore plus de dégâts ? Comment faire face au "crime des inégalités" et à l’utopie d’une société égalitaire ? Aux restrictions et au problème d’une société de la surveillance ? A la dictature des algorithmes et des big datas ? A la prochaine guerre froide numérique ? Et pourquoi l’histoire ne se répète-t-elle pas ? Yuval Noah Harari répond à toutes ces questions.
Cet Israélien de 45 ans, qui ne possède pas de smartphone mais n’en demeure pas moins l’un des plus grands intellectuels, philosophes et vulgarisateurs contemporains, fait son grand retour dans les librairies avec le deuxième tome, "Les piliers de la civilisation", de la version roman graphique de son premier best-seller, "Sapiens : Une brève histoire de l'humanité."
Dans quelle mesure craignez-vous le pouvoir et l’influence des algorithmes en ligne, qui nous font souvent voir uniquement les choses que nous aimons et bloquent tout le reste ? Il s’agit du même mécanisme qui contribue à la prolifération des théories anti-vax et autres théories du complot.
C’est un grand danger. Malheureusement, les algorithmes sont essentiellement basés sur un modèle commercial, qui implique de vous garder le plus longtemps possible sur cette plateforme pour générer plus d’argent, en stimulant les émotions des utilisateurs et en favorisant ainsi leur engagement. C’est pourquoi, en ligne, les théories du complot et les théories anti-vax fonctionnent mieux que les faits. Et dire que le seul véritable complot réside dans la manière dont les médias sociaux exploitent leurs utilisateurs !
Et comment s’en sort-on ?
Il faut bombarder les gens de faits, par exemple sur les vaccins. Et ne surtout pas le faire de manière répétitive, mais de manière émotionnelle et empathique, comme le font les médias sociaux.
Ensuite, il y a les inégalités. Dans cette version graphique de «"Sapiens", elles sont les protagonistes du dernier chapitre, où la détective Lopez enquête sur ce qu’elle appelle "l’un des pires crimes de l’humanité."
Oui. Malheureusement, l’histoire a démontré que depuis la révolution agricole, il a été impossible de mettre en place une société juste et égale, a fortiori avec les utopies du XXe siècle. Mais tout évolue. Le principal problème aujourd’hui réside dans la concentration du pouvoir des géants du web, et surtout dans les big datas. C’est du vol. Si les inégalités résidaient autrefois dans les possessions foncières, elles résident aujourd’hui dans les big datas, l’actif le plus précieux de notre époque. Le fait que ces énormes quantités de données soient aux mains de géants comme Facebook, Google, Alibaba, Baidu, etc., est extrêmement dangereux. Si on ne les arrête pas maintenant, les inégalités deviendront de plus en plus marquées et pourraient aboutir à l’avènement d’un nouveau colonialisme, de nature numérique.
Et comment pouvons-nous changer les choses ?
Les gouvernements mais aussi les citoyens peuvent et doivent agir pour restreindre les pouvoirs de ces multinationales. Dans vingt ans, toutes nos informations, celles de citoyens ordinaires, de juges ou de journalistes, pourraient se retrouver à Pékin ou à Washington. Ce serait catastrophique.
Plusieurs réseaux numériques et informatiques, qu’il s’agisse de banques ou encore de Facebook et Instagram dernièrement, ont récemment subi des pannes mondiales. A quel point notre nouveau monde est-il fragile ?
Selon moi, un virus numérique représente un danger bien plus grand qu’un virus biologique. Parce que tout se passe désormais en ligne, encore plus depuis la pandémie, et qu’une panne de quelques jours pourrait suffire à déclencher une catastrophe. Nous ne sommes pas préparés. Nous sommes en grand danger. Nous nous dirigeons de plus en plus vers une guerre froide numérique entre les Etats-Unis, la Chine et d’autres pays.
Ce ne sont donc pas les nouvelles "années folles" que certains espèrent, comme après la pandémie du début du siècle dernier…
Je ne crois pas que l’histoire se répète. Parce que beaucoup de choses dépendent de décisions individuelles et de circonstances particulières. Par exemple, à l’issue de cette pandémie, nous pouvons soit rejeter la responsabilité sur les étrangers et diffuser des théories du complot, soit développer un sens profond de la communauté et de la coopération ainsi qu’une foi encore plus forte dans la science. Il s’agit de deux avenirs différents, mais tous deux sont possibles. Laissez-moi vous donner un autre exemple. Lorsqu’une autre pandémie majeure, celle du sida, a éclaté, la communauté homosexuelle a été complètement abandonnée par les gouvernements : "Laissons les gays mourir" tel était le mantra de l’époque. Dans l’urgence, cependant, cette communauté homosexuelle s’est rassemblée. Elle est devenue de plus en plus soudée et en est sortie beaucoup plus forte. Parce que, comme toujours, "people have the power" : les gens ont le pouvoir.
Par Antonello Guerrera (La Repubblica)
Source : La Repubblica/Le Soir
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